"Les amants de Vritz", publié par Marie-Christine de L. (6.6.6.3)

Didier B. cale sa tête sur le dossier de bois du banc des accusés. Il ferme les yeux. Il ne veut plus rien entendre de son procès. Faire le vide… Il roule, assis sur son tracteur flambant neuf, il est le roi, il ramasse son colza, des milliards de fleurs jaunes sourient au soleil de sa campagne, elles encerclent son petit village d'ardoise où trône le clocher, puis disparaissent, loin derrière la colline… Sa vie à Vritz… Avant…

« Accusé, levez-vous ! » Didier se lève lentement. Il entend pour la énième fois les faits qui lui sont reprochés. Cela fait deux ans maintenant, depuis ce 15 mars 2013. Ce matin-là, un appel téléphonique de Candé situé à 5km: le directeur du Super U, employeur de sa femme, lui demande une explication pour l'absence de son épouse à son poste de caissière. Le mari inquiet confirme pourtant avoir vu sa femme quitter la maison comme d'habitude, en voiture. Alors, un accident? Un rôdeur ? Un détraqué sexuel? Ou une simple panne d'essence? Elle n'a pas son portable. Il prévient donc la police.

Pendant 2 semaines, la police, la gendarmerie, et les pompiers vont fouiller la région en vain. La télévision diffuse la photo d'Anne B. sans succès. Didier organise une marche pour appel à témoins; la photo de sa femme posée sur son cœur, face aux caméras de télévision, il pleure, il supplie qu'on l'aide dans sa recherche. Le maire de Vritz marche à ses côtés, le curé qui les a mariés marche à ses côtés, ses belles-sœurs marchent aussi à ses côtés. Tout le village est là, avec lui, ému de son chagrin. Depuis dix ans le couple offrait la vision d'un amour sans nuage. De plus, leur demande d'adoption allait enfin se concrétiser, leur rêve se réaliser. Et puis le village a peur. Les caissières du Super U craignent un « serial killer », une psychose s'installe. La grande Peur se répand sur tout le voisinage, chacun s'organise pour faire ses courses à Candé avant la tombée de la nuit. Un criminel rôde en toute liberté, à proximité peut-être. Mais que fait la Police? Tous des incapables !

Et puis, il y eut ce sportif amateur de petits bois tranquilles. Pendant son footing, il découvrit une voiture calcinée, un cadavre dans le coffre. Malgré l'incendie, la voiture et l'ADN d'Anne B. furent quand même identifiés. La ferme est à nouveau perquisitionnée, fouillée de fond en comble. Aucun indice n'est trouvé, pourtant le mari est soupçonné de meurtre, il niera en pleurant. L'enquête redémarre, et remonte jusqu'à Paris. Un inspecteur descend vers Vritz. Il observe que ces petits bois poussent justement à proximité de la ferme. Il aperçoit une certaine Stéphanie L. qui semble très proche du mari veuf: 6700 sms et appels téléphoniques cette année confirment ses soupçons. Les belles-sœurs ont changé, maintenant elles aussi accusent Didier, et sa maîtresse Stéphanie. Tous deux nient farouchement.

Didier est furieux, il vivait heureux, tranquille, sa maîtresse a tout gâché. Après un long travail, des emprunts conséquents, il jouissait enfin d'une exploitation agricole viable. Il en était propriétaire par moitié avec sa femme. Il aimait cette vie saine à la campagne. L'amour est dans les prés: la nuit et les week-ends avec sa femme dans l'un, l'amour passionné avec sa maîtresse Stéphanie dans l'autre. Une organisation bien huilée.

Mais sa maîtresse ne veut pas partager, il lui offre quand même toutes ses journées. Elle est imprudente, s'expose, le menace s'il ne divorce pas. Cent fois il lui a pourtant dit « Dans ma famille, on ne divorce pas ». Et puis il perdrait, non pas la moitié de l'exploitation, mais la totalité puisqu'elle deviendrait non rentable. Mais elle ne veut pas comprendre ça! Elle a quitté son mari et ses trois enfants pour lui quand même. Mais ça, il ne le lui a jamais demandé, il doit l'entretenir maintenant. Elle est envahissante et dangereuse. Avec l'inspecteur parisien, elle va craquer c'est sûr.

Ils ont avoué en 24 heures. Avec la scène de la reconstitution, la justice cherche les mobiles de chacun des amants. Les jurés en analysent chaque détail.

Ce matin du 15 mars 2013, les plombs ont sauté dans la ferme des époux B. Didier est courageusement enfermé dans les toilettes. Sa femme se dévoue donc pour aller enclencher le disjoncteur électrique situé dans le garage. Une ombre tapie dans le noir surgit, et tente de l'assommer avec la poêle à châtaignes. Anne crie pour que son mari vienne à son secours. Empoignade, l'agresseur est une femme. Elle ne fait pas le poids contre Anne qui pèse 90 kg, et se défend vigoureusement, tout en appelant son mari à l'aide. Cela ne se déroule pas comme prévu, pense le mari. Il doit quand même prêter main forte à sa maîtresse, il déboule enfin dans l'escalier, et saisissant une bûche, il frappe sa femme à la tête. « Fais attention Didier, c'est moi que tu frappes ! » lui crie-t-elle. Il cogne quand même, encore. Elle s'écroule, assommée. Mais son cœur bat toujours. Le mari reste hébété, les bras ballants. Sa maîtresse a déjà passé un lien autour du cou de sa femme inerte. « T'as vu ce que je suis capable de faire pour toi? » lui lance-t-elle essoufflée.

C'est elle qui a tout organisé. Elle a compris, jamais il ne divorcera. Alors? Vivre dans l'ombre son grand Amour? Jamais, plutôt crever ! C'est la première fois qu'elle aime, la première fois qu'on l'aime. Son mari la violente et la bat. Il boit. Pour Didier elle est prête à tout, absolument tout. Au début, il refuse. Elle lui fait peur. Elle insiste. Elle menace. Et puis il y a eu cette adoption qui se concrétisait. L'enfant viendrait d'Afrique, il serait noir. Pour la femme de Didier, un enfant c'est un cadeau, pas une couleur de peau. Mais pour Didier, un enfant « black » c'est avouer à tout le village qu'il n'est pas le père. Non, ça il ne le supportera pas.

Si sa maîtresse tuait sa femme, ça résoudrait quand même bien des problèmes. Pas mal imaginée, la panne d'électricité, la veille au soir, le volet du garage restant ouvert. Normalement elle devait se débrouiller toute seule. Il a fallu l'aider quand même. Ensuite, Didier a conduit la voiture de sa femme, vers le petit bois. L'aube de mars est sombre encore. Il choisit un espace aéré, une mini clairière, afin d'éviter un incendie qui dévoilerait trop vite la voiture. Il asperge le corps de sa femme d'essence, soigneusement, puis les coussins de la voiture. Il gratte une allumette, vérifie une dernière fois, et rentre à pied vers sa ferme. Stéphanie sa maîtresse a lavé les traces de sang. Ils vont se boire un bon café chaud.

« ….la Cour vous condamne à 20 ans de réclusions criminelles. Avez-vous quelque chose à ajouter? »

Dans un souffle, Didier répond « Je l'ai tuée, mais quand même je l'aimais. »
Le procureur durement « Vous l'aimiez, mais quand même vous l'avez tuée. »

Chers Cousins, chères Cousines je vous embrasse chaleureusement
Christine de L.
1.4.2016  

Thème: Quand même (Expression utilisée 10 fois dans le texte)
Récit inspiré de faits réels :
" le procès de Didier Barbot et Stéphanie Livet , meurtre d’ Anne Barbot en mars 2013 à Writz "


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