Ma guerre d'Algérie - par Louis LEVESQUE (1.3.1.1) -Président d'honneur de l'AFLA

  Ce travail de mémoire m'a été demandé par plusieurs cousins. Il est factuel : c'est ce que j'ai vécu. Je ne discute pas les évènements. Je dis comment j'ai réagi à leur apparition et ce qui en a découlé. L'intérêt est je crois, de porter un regard sur des évènements qui ont profondément marqués notre Histoire, 50 ans après et par quelqu'un qui les a vécus. C'est un peu long mais comment décrire 2 ans de « situation de guerre » sans explications et un minimum de descriptions historiques.

Introduction et situation historique

Ayant terminé mes études à l'ICAM (Institut Catholique d'Arts et métiers) en 1960 avec la « première » promotion en 4 ans, et fait régulièrement stages ou séjours en Angleterre pendant mes vacances, j'aspirais à une vraie vie professionnelle, mais la seule perspective qui s'offrait à moi, pour l'instant, était le « service militaire en Algérie » qui durait à l'époque 24 mois. Je le pris comme une première embauche et je décidais de m'y donner à fond pour en faire une vraie expérience humaine. J'ai donc suivi avec assiduité ce que l'on appelait à l'époque la PMS (Préparation Militaire Supérieure) avec deux stages en camp militaire de 15 jours chacun, qui m'ont laissé des souvenirs cuisants.

  

Avec cette préparation, j'étais autorisé à faire le choix d'une école d'officiers et de mon « arme ». On en parlait beaucoup, surtout nous ingénieurs, et cela avait une grande importance non seulement par ce que nous pouvions apprendre ou apporter, mais parce que, à la clef, certains ne feraient que 12 mois ou moins…. en service actif. En tous cas, après une profonde réflexion, dans laquelle sont entrés en ligne de compte mon désir de servir mon pays, mon idéal de service des hommes apporté par le scoutisme, et un certain goût de l'aventure, je renonçais à tout choix « d'armes techniques » et optais pour un « service militaire basique ». Et le 2 septembre1959, je reçu mon appel au Service Militaire pour l'Ecole d'Application de l'Infanterie de Saint Maixent. Après 6 mois d'entrainement, et de bonnes préparations morales, je rêvais de devenir officier de parachutistes….. l'élite oui, mais….aux tests paras il m'a manqué 25 cm à l'épreuve de corde lisse. Tout mon rêve s'est envolé ! Sur le coup, ce fut dur à avaler mais les officiers d'entrainement avaient bien fait leur travail ; nous étions « galvanisés » à point pour partir.

  En avril 1960, à « l'Amphi-corps » de notre promotion j'étais 15 ième sur 200, mais le premier à devoir choisir autre chose que les Parachutistes. Bien m'en pris car je choisis une excellente unité de Chasseurs Alpins (ce qui orientera toute ma vie). Il est extraordinaire de constater 60 ans après comment un petit classement, même brillant, chose très ordinaire, peut faire basculer une vie d'un jeune homme !

  Et huit jours après, avec mon galon tout neuf, j'allais prendre le bateau à Port-Vendres.


Deux ans en Algérie

Introduction :

  Ce que j'ai vécu en Algérie n'a rien eu de violent et ne m'a pas amené à résoudre des cas de conscience extraordinaires, mais c'était toujours teinté d'humain dans une situation de danger qui pouvait survenir très rapidement. Nous avons vraiment vécu dans cette première partie du séjour un enthousiasme partagé, suivi d'une immense déception quand la situation fait apparaitre l'objectif réel du gouvernement. Ensuite nous avons géré au mieux, mais je n'ai pas vécu en Algérie de «mars 1962 » qui a vu la signature des accords d'Evian. Je n'ai pas eu à subir les affres de l'indépendance et de la démobilisation des supplétifs que nous encadrions. Par ailleurs, rentré en France je me suis concentré sur la recherche de mon premier emploi et n'ai pas voulu reprendre contact avec l'Algérie qui vivait un calvaire terrible que je n'ai découvert que plus tard.

1/ La situation politico-militaire en Algérie à mon arrivée .

  En arrivant, tous les jeunes officiers passaient 15 jours au camp de Cherchell où ils étaient aguerris à la situation et initiés aux techniques de lutte contre la guérilla. Nous comprimes très vite que la situation avait été « éclaircie » par les « opérations Jumelles » qui avaient anéanti les « bataillons » rebelles vigoureusement repoussés et maintenus par le « barrage » en Tunisie. Et l'heure était à la « Pacification » et nous fûmes formés rapidement à toutes les techniques de pacification apprises par l'Armée Française depuis l'Indochine. Le dispositif était en train de se mettre en place ; il nécessitait une réorganisation de l'implantation sur le terrain appuyée sur un développement important de l'engagement de supplétifs locaux et une utilisation bien réfléchie des « FSNA » (Français de souche Nord-Africaine). Très vite nous en apprîmes la difficulté après plusieurs trahisons au poste.

Mais nous avions « gagné » sur le terrain, il fallait pérenniser la situation. Tel était le mot d'ordre qui régissait toute la situation. Il véhiculait un enthousiasme et une forte probabilité d'y arriver. Il y avait des gens qui doutaient sans arguments autres qu'idéologiques ou une information politique d'expérience sur le long terme. Quant à moi, je fonçais…J'avais trouvé un idéal qui poursuivait la formation amorcée par l'ICAM.

  

Après 15 jours de préparations intensives à Cherchell je partis pour mon affectation : le 27ième Bataillon de Chasseurs Alpins à AZAZGA en pleine KABYLIE.

  Accueil mythique de l'Etat-major du bataillon (Hiérarchie déguisée, simulation d'embuscade, sur la route etc…) chaude ambiance très sympathique et…. 24 h après, départ en convoi escorté avec « ouverture de route » pour MAHAGGA petit village de 400 habitants à 1200 m d'altitude en pleine forêt de l'AKFADOU, desservi par une mauvaise piste. Le village se composait de « mechtas » c'est-à-dire de petites habitations appuyées les unes sur les autres. Le « sommet » du village était composé de blocs rocheux fortifiés par l'armée française qui y avait construit un véritable château-fort en miniature, capable d'abriter en relative sécurité un « Etat-Major » de 4 ou 5 hommes et une section de combat de 25 soldats.

2/ L'Histoire du poste de MAHAGGA

Le village de Mahagga était un village Kabyle quelconque survivant misérablement dans une économie de montagne très primitive et très pauvre. La culture des terres était très peu profonde et donc peu productive. On vivait surtout d'élevage extensif.

La situation militaire était contraignante pour les populations. Le peuple kabyle, de culture très ancienne, avait une grande richesse sociale. Par exemple les femmes n'étaient pas voilées. En 1950 lors de la révolte de l'Algérie, l'ensemble de la Kabylie s'enflamma d'autant mieux que cette région de forêts de chêne-liège était impénétrable par d'autres personnes que les employés des «eaux et forêts» et devint rapidement une zone refuge qui abrita un « maquis » de 1000 à 1200 fellagas qui sévissaient dans la région. Mahagga était le village le plus en pointe, c'est-à-dire le plus «reculé» dans la montagne et donc la « pression » fellaga y était plus forte. Il se produisit un phénomène classique des problèmes de populations dans un pays en conflit : le village voisin, Iguershafen, situé sur l'autre face de la croupe de terrain, fit le choix, en une nuit, de la rébellion. Mahagga qui lui était traditionnellement opposé, fit donc le choix de suivre sa propre logique, et se porta volontaire pour « la collaboration avec la France ». La réaction de l'armée française fût immédiate : le village d'Iguershafen fût détruit et Mahagga reçût un poste de défense impressionnant, avec la promesse d'une section de «Harkis» pour son autodéfense. Je n'ai pas moi-même vécu cette histoire, mais nous en « vivions » et les acteurs directs me l'ont racontée.

  J'ai donc pris le commandement du poste. J'avais avec moi 3 sous-officiers français faisant leur service comme moi, un homme de ménage nord-Africain (formé dans les troupes coloniales françaises), la HARKA (25 hommes du village armés de fusils datant de la guerre de 14 !) et nous abritions dans le poste un «commando de chasse» (nouvelle unité très professionnelle) chargée de créer de l'insécurité aux fellagas par d'incessants coups de mains sur leur terrain. Il était dirigé par un «lieutenant d'active» et comprenait 50% de français de souche effectuant leur service, et 50% d'arabes non Kabyles provenant d'autres régions d'Algérie. Ce dispositif était extrêmement efficace sur le plan militaire et faisait que les patrouilles en forêt de la Harka étaient relativement sûres. Je n'ai été «accroché» qu'une fois et de manière relativement brève.

3/ La HARKA de MAHAGGA  :

  Il ne faut pas oublier que nous étions en guerre, même si la métropole ne l'exprimait pas clairement, et mon premier devoir était d'assurer, aussi humainement que possible, mon rôle de gestionnaire de la sécurité ; celle de mes hommes et celle de «mon» village. Pour cela j'avais un armement conséquent et surtout une «section de combat» de supplétifs locaux dont il fallait s'assurer la «fidélité», le « moral » et la compétence technique : d'où une paye régulière, une cartouche de cigarettes, et de bons rapports hiérarchiques et humains. La Harka était mon souci permanent, mais j'avais un excellent «chef» Hamadouche Lallou, ancien militaire français rigoureux et fidèle. Je passais beaucoup de temps en «opération» avec eux, de jour comme de nuit, pour créer ce fameux effet d'insécurité pour la rébellion.

4/ Le service social  :

  

Nous assurions également un important service social. Tout d'abord une école, avec un jeune instituteur, assurait une formation primaire très convenable. Et comme j'avais reçu un début de formation santé, j'étais appelé quand il y avait un blessé au village.   Enfin j'étais appelé pour aider à résoudre certains conflits en écoutant tout le monde. (très formateur !).

Mon emploi du temps était très varié : d'abord les opérations militaires destinées à créer une insécurité aux fellagas qui nous entouraient et prévenir les éventuelles « trahisons », les querelles entre les 3 «clans» du village, et enfin les aménagements civils d'approvisionnement dont le souci de l'eau, l'école etc….

Mon problème majeur était la communication avec les femmes car je ne pouvais les comprendre qu'au travers des hommes qui ne me traduisaient que ce qu'ils voulaient. Cela a occasionné un épisode grave : ces dames avaient décidé de retourner dans leurs champs au-delà de la zone autorisée, ce qui était relativement dangereux et surtout, permettait des contacts avec la rébellion. Elles étaient «quasi» sourdes à mes cris de rappel. En accord avec le chef de la HARKA, j'envoyais alors un tir de mitrailleuse lourde devant les femmes les plus avancées, en faisant bien attention à passer très haut, au-dessus d'elles : très peu conventionnel ….mais très efficace !

Nous avions tout de même notre «contact» dans le village : une veuve nommée «Bara Taoues» chez qui nous allions prendre le café, qui parlait bien le français, qui n'avait peur de rien et se faisait «l'écho» des besoins de tous. Grâce à elle, nous pûmes ainsi sauver des vies dans le village et….certainement la nôtre par la même occasion. Qu'est-elle devenue à l'arrivée des «fells» en mars 1962 ? C'est le genre de personne sur laquelle la «vengeance» a pu se donner libre court.

5/ La Pacification  :

Cette vie s'inscrivait dans le processus dit de «La PACIFICATION». Ce fut en effet le grand objectif qui fût donné à ma génération. On avait combattu la rébellion, on l'avait, tant bien que mal, contenue hors des frontières de l'Algérie. Mais il fallait «pacifier» le pays, redonner des objectifs à la population magrébine dans le cadre d'une union avec la France repensée et plus profitable au peuple algérien. Des moyens importants furent déployés sous la responsabilité de l'armée pour faire de chaque poste militaire une SAS (Section Administrative Spécialisée).

Il nous fût demandé d'assurer, outre la sécurité, un service social important pour «transformer» la mentalité du pays. Un instituteur nous fût affecté qui faisait la classe dans une vraie école. Un programme d'aménagement de la route d'accès fut commencé, un programme d'adduction d'eau mis en route ; un programme d'aide à l'amélioration des maisons fut proposé. Tout cela parce que notre village était étiqueté «rallié». On peut juger cette situation comme on veut, selon le bord où l'on se place. Dans un conflit il y a toujours des «collaborateurs» et des «opposants». Nous étions là, non en ennemis du peuple algérien, mais pour l'aider à survivre dans une situation conflictuelle où tout le monde avait une part de responsabilité. Nous entrevoyions fort bien les motivations profondes de la rébellion qui voulait les postes de profits. Le pays avait un bon potentiel, d'autant plus que la manne pétrolière se profilait à l'horizon et il semblait que leur intérêt pour le «peuple Algérien» était plutôt de façade.

6/ Aventure militaire  : Mon premier «accrochage

Nous n'étions pas là en «ennemis du peuple Algérien» mais en «Armée de maintien de l'ordre» interposée entre les Rebelles et le peuple. Notre objectif était d'empêcher les liens, les visites et, en général, tout ce qui pouvait favoriser la vie des rebelles et particulièrement leur approvisionnement. Pour cela nous faisions tout autour de MAHAGGA des opérations de nuit sous la forme d'embuscades surprises, et de plus grandes opérations le jour avec l'effectif disponible, quelquefois de plusieurs régiments.

C'est ainsi que le 17 mai 1962, ayant pris mes fonctions de chef de Poste depuis 5 semaines à peine, je reçois un message de mon capitaine :

«Demain matin 5 heure «ratissage» de la forêt au-dessus de chez vous. Votre harka assurera le flanc droit à partir du point G 07243/H38151 (suivi d'instructions techniques précises et du message d'appui feu de l'artillerie). En effet l'armée française était «installée» en Kabylie et toute la campagne était quadrillée par l'artillerie de «zones d'appui feu» qu'il nous suffisait de nommer aux artilleurs pour déclencher l'arrivée juste devant nous de quelques obus de 105, qui créaient un tout petit effet «guerre de 14» très suffisant pour faire fuir quelques fellaghas qui se croyaient habilités à résister.

  Vers 8h nous voilà donc en pleine forêt de l'AKFADOU, magnifique forêt de chênes lièges que nous «ratissons en ligne», c'est-à-dire à 4 ou 5 mètres les uns des autres avec un horizon de 4 ou 5 mètres pas plus. Soudain, part de nos rangs une rafale de Pistolet Mitrailleur suivi d'un épouvantable tintamarre en plein bois. Tout le monde tirait.

Moi :     - Vous tirez sur quoi ?
Réponse :   - Ils sont là…
Moi :     - Qui « ils…. ? »

Finalement, après 5 bonnes minutes de silence radio, une voix se fait entendre et demande :
- Ils sont où ? »…..

On ne voyait rien tellement la forêt était touffue. Puis la voix du Capitaine :
- Je vais faire donner l'artillerie, couchez vous….

Et 2 à 3 minutes après, nous entendions le miaulement caractéristique de l'arrivée d'un obus immédiatement suivi de son explosion à 20 m en avant de notre ligne. Une dizaine d'obus suivirent, pilonnant la zone que nous étions sensés reconquérir. Puis de nouveau le silence et la voix du Capitaine donnant les instructions pour le «ratissage» de la zone boisée en face de nous.

  Très vite nous sommes tombés sur un véritable campement formé de tranchées, de souterrains et de plateformes reliés entre eux, et magnifiquement camouflés à l'observation aérienne. Ils étaient partis, précipitamment, sans rien oublier. Le campement était totalement vide. Nous l'avons soigneusement visité mais, je dois le dire, dans l'excitation opérationnelle, sans prendre la moindre précaution anti-pièges. Ce qui aurait pu être dramatique s'ils avaient eu le temps de se préparer à nous «recevoir» avec des explosifs : Faute du jeune officier dont c'etait le baptême du feu.

Mais au fait, qui avait parlé du feu ennemi ??? Personne! Nous avons tiré avec toutes nos armes pendant 5 bonnes minutes, nous avons tirés au canon, mais nous n'avons pas vu le moindre fellagha en chair et en os….mais…. Un appel à la radio du Capitaine arrive sur mon poste :

" Levesque, nous avons un blessé, une balle dans l'épaule. Il faut l'amener en haut de la cote I221 qui est dégagée pour que l'hélico puisse le prendre. "

Cela faisait 500 m de dénivelé en pleine forêt avec un blessé qui souffrait. Là j'ai commencé à me sentir utile….

Il y avait donc bel et bien eu échange de tir entre nos éléments de tête et les fellaghas, surpris, qui ont tiré pour nous arrêter et couvrir leur fuite dans l'épaisseur de la forêt. Ce ne fut pas une «victoire bien glorieuse» mais nous avons fait notre travail qui consistait surtout à maintenir un climat d'insécurité pour les fellagas.

7/ Chef de Poste

La responsabilité de «chef de poste» pendant la guerre d'Algérie était à la fois une responsabilité militaire avec la vie des hommes en jeu, mais aussi la responsabilité d'une communauté dont le «moral» devait être soutenu et motivé. Comment motiver des «étrangers» dont nous n'avions qu'une vague idée de la vie? C'est le problème qui nous a taraudé pendant les 9 mois de commandement, mes collègues officiers et moi, d'autant plus que nous pressentions l'idée de De Gaulle de se «débarrasser» de l'Algérie. C'était l'objet des toutes les conversations au mess du «Secteur» quand nous nous rassemblions. Alors chacun se concentrait sur sa tâche consciencieusement, avec des initiatives mais sans faire de plans pour l'avenir que l'on sentait incertain.

Ainsi, dans mon poste il y avait deux vies :

•  la vie de défense du poste dont j'étais responsable . La garde, avec tout d'abord la sécurité qui m'imposait de créer l'insécurité pour les fellagas (qui vivaient et circulaient alentours). Notre moyen pour cela était la réalisation d'embuscades surprises dans notre périmètre de défense un soir sur trois environ. Nous n'avons jamais rencontré personne ; mais nous n'étions pas des «chasseurs» particulièrement discrets… Cependant tous les postes agissant ainsi presque tous les soirs, on gênait considérablement les déplacements fellagas, tout au moins jusqu'à 2h du matin. Nous participions également aux opérations de «nettoyage» à l'échelon du bataillon, qui complétaient l'insécurité ennemie.

•  la vie socio-économique du village . Dans cette forêt reculée et fermée par la situation de guerre toute la vie du village dépendait de l'armée.

Nous avions interdit de cultiver au-delà d'une certaine limite alentour, hors de notre vue. Il fallait donc assurer la sécurité dans un périmètre suffisant. Nous ne pouvions ouvrir la route pour rejoindre la ville principale et le marché qu'une fois par semaine, il fallait donc organiser et sécuriser le convoi. L'approvisionnement en eau potable dépendait de l'oued, il fallait donc le surveiller et s'assurer qu'il coulait et n'était pas pollué par les fell….

Et puis il y avait l'école assurée par un jeune soldat instituteur et la santé assurée par le lieutenant (moi) et un jeune soldat secouriste avec la pharmacie du poste pour les cas bénins et l'appel de l'hélicoptère pour les cas plus graves.

La structure traditionnelle de l'organisation du village était restée préservée : il y avait 3 clans qui correspondaient à 3 familles et permettaient une vie sociales équilibrée. Je ne me suis jamais mêlé de leurs affaires, mais j'écoutais quand ils faisaient appel à moi.

8/ L'organisation économique

  Il faut quand même reconnaitre que nous n'assurions qu'une «économie de guerre et de subsistance». Personne ne mourait de faim et nous y veillions bien, mais il n'y avait pas de développement économique. Notre objectif était que la vie redevienne normale par la reprise des échanges et l'instauration d'une situation de paix. Qu'est devenu ce village après l'indépendance et les massacres qui ont eu lieu pendant cette période ?….Je n'ose même pas l'imaginer !!!.....  

9/ Mon prisonnier.

  Même sans avoir beaucoup combattu, mes harkis sont tombés un jour, au cours d'une «opération de sécurité» à quelques 2 kilomètres de Mahagga, sur un pauvre fellaga atteint d'une dysenterie carabinée qui s'était caché au fond d'un fourré. Il était connu des harkis car il habitait, avant la rébellion, le village voisin qui ne s'était jamais bien entendu avec celui de Mahagga.

Aussitôt ils me demandent : On lui fait la peau ?!!!...

C'est dans ce genre de situation qu'il faut avoir des réflexes rapides et si possible argumentés. J'ai engagé le dialogue suivant :

  - Pas question… le capitaine en a besoin pour connaitre la situation des «fells» autours de nous.
  - Mais alors comment on va le ramener ?
  - Vous allez le porter, j'appelle l'hélicoptère !!!

Ce fut accepté sans trop râler…. Ils ont dû retraverser l'oued et remonter à travers tout le village avec leur civière improvisée. L'hélicoptère est venu. Je n'ai jamais su s'il avait raconté des choses intéressantes. Mais l'honneur et ma conscience étaient saufs. Ouf !!

10/ Promesses de Pacificateur

  Arrivés en Algérie en avril 1960 et fort de mon enthousiasme devant l'effort de «pacification» de la France, j'ai préparé une cérémonie militaire du 14 juillet, brillante, en mettant en valeur ce que la France faisait pour l'Algérie. J'ai reçu les félicitations de mon capitaine, mais 8 mois après je m'en suis bien mordu les doigts car nous abandonnions tout à la vengeance des «fells...».

11/ La fin de mon temps de commandement.

  J'avais pris goût à «mon poste» et avais même entrepris d'en améliorer la défense et le confort avec la main d'œuvre gratuite que composaient mes harkis pendant leurs heures de repos. J'améliorais aussi en même temps leur confort et leur sécurité. Je faisais toutes les interventions sociales nécessaires auprès de la population. Le chantier de l'eau se mettait en route et on allait vers une véritable vie de «paix».

  Un beau jour le Colonel de QUENETAIN, commandant le secteur où intervenait le 27ième Bataillon de Chasseurs Alpins dont je n'étais qu'un modeste sous-lieutenant, m'annonce par radio sa visite. Je fais nettoyer le poste et dégager la piste d'hélicoptère et je l'accueille avec toute ma harka au garde à vous. Il inspecte le poste et me dit « Je n'ai rien à vous reprocher pour votre poste mais j'ai besoin d'un officier pour le bureau Opérations du Secteur et vous êtes le plus ancien dans mon état-major (4 unités). Je vous prends donc avec moi dès demain matin. Je n'ai eu que quelques heures pour ranger mes affaires, dire «A Dieu» à mes harkis, la gorge serrée parce que nous avions appris à vivre ensemble et que l'avenir de l'Algérie se profilait incertain. Les évènements des mois suivants ont rendu cet «à dieu» poignant….

Et me voilà arrivé à AZAZGA, gros bourg de 2 000 habitants, genre petite sous-préfecture française avec une église, une mosquée et une école louée par l'armée, dans laquelle se trouvait un appartement dont la cuisine me servait de chambre. Je devais être disponible jour et nuit pour guider par radio les opérations sur le secteur. Il est dit que le service militaire est une période de la vie où on ne fait rien ! Cette situation m'étant devenue intolérable, je me suis mis à apprendre l'allemand. Je n'ai pas été très loin mais cela m'a dégrossi et m'a bien aidé, ayant dû travailler plus tard avec l'Allemagne dans les années 1975.

12 / Un Soubresauts inattendu, le Putsch…

Nous avions pris le rythme de cette vie de poste et nous avions peu à peu cheminé d'une situation d'organisme de défense vers une modeste organisation civile, aménageuse d'espaces urbains pour la vie des villes et des villages. Mais nous vivions très loin d'Alger et des Etats-majors des villes, et encore plus loin de la Politique. Alger était très secouée. Il y avait eu d'importants attentats (et encore on ne parlait pas «d'attentats suicides» comme aujourd'hui), la répression intelligente du Général MASSU, quelle qu'en soit la brutalité, et on ne parlait pas encore d'OAS. Les «Pieds noirs» étaient nerveux mais sans plus. On discutait sec au mess des officiers de presque tous les régiments implantés sur le tissu urbain d'Alger. Après le dernier voyage de De Gaulle, on avait un peu compris qu'il s'engageait vers un «débarras» quelque peu négocié. On avait préparé l'avenir mais les problèmes de la vie intercommunautaires restaient et nous ont explosé au nez….

  Un beau matin, le réveil avait sonné, et comme d'habitude, j'allume mon petit poste de radio et j'entends : «Français d'Algérie, un nouvel avenir s'ouvre pour vous. L'armée a pris le pouvoir, ne bougez pas, nous maitrisons Alger, Tizi-Ouzou et d'autres villes. Nous vous tiendrons au courant de l'évolution de la situation….. Je frappe à la porte du colonel pas encore réveillé, et lui dit de venir chez moi écouter. Nous entendons le même message… Il téléphone aussitôt à tous ses chefs d'unité en leur demandant comment cela se passait chez eux. La réponse a été unanime : «tout le monde est à son poste…». Il lança immédiatement «Tout le monde en opération !». Deux heures après, tous les fellagas du secteur ont passé un mauvais quart d'heure, mais ils n'y étaient pour rien… Pendant ce temps, on apprenait qu'une unité de la Légion avait pris le commandement au poste central de la division à TIZI- OUZOU et que le général «était parti en France demander des ordres»… Le commandant Vambremerch qui commandait alors le 27ième BCA (mon unité d'attachement) téléphone devant moi au Colonel de Quenetain : -Je pars à TIZI OUZOU avec 2 automitrailleuses pour discuter avec les légionnaires…..

  Il était 11 heures du matin la tension était à son comble. Resté au téléphone, je lui rendais compte tous les quarts d'heure de mes observations et surtout de ce qui se passait dans notre secteur. Rien d'anormal, la chasse aux fellaghas était en cours un peu partout, mais sans gros accrochages. Nous n'avions pas de nouvelles des unités qui étaient entrées en rébellion.

  Une remarque cependant : un capitaine était arrivé dans notre équipe quelques jours auparavant. Le colonel l'avait placé à mon poste, et cela ne m'avait pas du tout fait plaisir. Il m'a rassuré en me disant que ce n'était pas du tout une sanction ! Le jour du putsch … il a disparu ! Je ne l'ai jamais revu !

  Le commandant Vambremersh est rentré dans la soirée. Il avait discuté longuement avec la Légion et, d'après les informations qu'il avait eues, le push était « raté », les unités du contingent ayant refusé massivement de s'en mêler et les USA, sur lesquels le Général CHASLE comptait, avaient également refusé. Les discussions au Mess avaient été chaudes, très chaudes. Enfin tout rentra dans l'ordre, ouf !! Quelques jours après, nous avons vu débarquer des officiers pour enquêter sur notre «Etat d'esprit». Et nous avons été questionnés l'un après l'autre. Mais ils savaient qu'il n'y avait eu aucun problème dans notre Etat-major. Tout s'est donc arrêté là.

Mais le Push a réveillé l'action politique et De Gaule a été obligé d'avouer qu'il «négociait». Ce qui a mis en route l'OAS , les attentats à Alger, et un réveil des fellagas qui ont senti le «grand soir» proche. La protection des postes a été rendue plus délicate. Il y eut de dramatiques trahisons de gardes, avec de nombreux morts. En tant qu'officier du 3ième bureau dit «opérations», j'ai souvent été sur la brèche jusqu'à mon départ en mars 1962. Je n'ai appris les accords d'Evian que le dernier jour de ma permission libérable en France. Je partais ce jour-là prendre mon premier poste civil chez NEYRPIC à Grenoble. J'en conclus qu'il ne faut pas me faire des discours idéalistes sur la guerre d'Algérie, et que j'ai été extraordinairement protégé par la Providence physiquement et surtout moralement.  


Conclusion personnelle

La relation de l'Algérie avec la France pouvait-elle perdurer ? Oui, peut-être, à une autre époque, mais pas en 1961 quand beaucoup de monde considérait comme honteux la structure sociale de type coloniale du pays.

La métropole pouvait-elle continuer un tel investissement sans voir de retour à vue humaine ? Cela commençait sérieusement à grincer à Paris et en province notamment sur les 30 mois de service militaire.

Sur le plan économique , il fallait un investissement colossal, mais d'un autre coté on était au début de la production du pétrole au Sahara et il y avait une carte à jouer. Des économistes raisonnables auraient-ils pu jouer cette carte en décidant de maintenir la France dans l'austérité, en entretenant une armée de 1 300 000 hommes qui représentait à l'époque une charge considérable. Pour quel devenir ?

A partir de 1965, la France a commencé à investir enfin (Ponts, Autoroutes, TGV, aviation dont nous sommes devenus les seconds au monde, etc…). Fallait-il s'en priver pour un résultat aléatoire en Algérie?

Il y a encore des centaines de questions de ce genre. De Gaulle a répondu «OUI je signe l'indépendance», il l'a fait d'autorité avec l'approbation tacite d'une partie de la nation. L'Histoire retiendra que cela s'est très mal passé. Nous avions affaire à des adversaires durs et sans scrupules et nous avons laissé faire des massacres épouvantables. Peut-être la France aurait-elle sauvé son honneur en assurant un accompagnement progressif de l'indépendance, mais à quel prix ?

Louis LEVESQUE (1.3.1.1)

Sous-lieutenant au 27ième BCA,
à TIZI-OUZOU en Algérie,
d'avril 1961 à avril 1963


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